L’autodiscipline : une valeur surestimée ?

L’autodiscipline : une valeur surestimée ?
February 28, 2021

Ai-je besoin de discipline pour perdre du poids, me libérer d’une dépendance ou d’une addiction ou améliorer mon style de vie ?

Je vais commencer cet article avec une proposition qui semblera peut-être audacieuse pour certains, voire insensée :

Non, l’autodiscipline n’est pas votre meilleure alliée lorsqu’il s’agit, par exemple, d’améliorer votre hygiène alimentaire, perdre du poids ou sortir d’une dépendance.

Et j’aimerais être claire : je ne propose pas non plus de remplacer la discipline par une pseudo-liberté de faire, où tout est permis et rien n’est maitrisé. La liberté de faire est, à mon avis, largement surévaluée et ne rime pas très souvent avec une liberté d’être, laquelle aura plutôt tendance à diminuer face à une augmentation de la liberté de faire. Lâchez les rênes, suivez vos sens et cédez à toutes les tentations : à moins d’avoir un goût particulier pour la laitue et une aversion naturelle aux séries télévisées drôles, votre liberté d’être pâlira vite face à la dégénérescence physique et mentale.

Non, proposer un autre chemin que l’autodiscipline ne revient donc pas à rester dans l’inaction. Il y a, comme toujours, une troisième option. Lorsque je parle de cette troisième option pendant mes stages, je suis toujours ravie de voir les yeux s’illuminer et les visages des participants acquiéscants et soulagés.

Il ne s’agit donc pas d’inaction ni de laisser-aller, mais bien d’action réfléchie et ciblée, rendant la discipline superflue.

Est-ce possible ?

Oui ! Bien sûr, à condition de comprendre l’origine de nos dépendances et nos habitudes alimentaires.

Je pense savoir ce que vous vous dites… « Mais, il est possible d’obtenir des résultats avec la discipline…  » Vous l’avez probablement même déjà vécu. Et je suis d’accord avec vous, c’est possible. Si la cause d’une prise de poids est par exemple des prises alimentaires excessives, alors on peut se discipliner à réduire les portions. Si l’on souhaite arrêter de manger du sucre ou du chocolat en longueur de journée, on peut s’astreindre, au moins un certain temps, à ne plus céder. De même avec le tabac, le temps d’écran, ou la masturbation excessive, par exemple.

Et pour certains cela fonctionnera, mais à coût d’une période où l’absence de la substance ou l’activité désirée sera vécue comme une privation, et où on aura le sentiment d’avoir été faible et minable par le passé, et la crainte d’être rattrapé par ce manque de caractère.

On aura obtenu d’arrêter de manger du sucre mais sera-t-on sorti du déséquilibre qui était à l’origine de cette addiction ? Ou est-ce que ce déséquilibre se manifestera de nouveau sous d’autres formes plus tard ?

S’il s’agit réellement de guérison, d’évolution, alors il faut opérer dans une énergie d’expansion et non de restriction.

« Cette dépendance est mauvaise, je suis trop faible, je dois arrêter, je dois être plus fort… » sera remplacé par « qu’est-ce que cette substance m’apporte de bien ? ».

Car en effet, toutes les dépendances nous apportent quelque chose de bien, au moins dans un premier temps : un sentiment de paix, un moment de détente, un réconfort, un sentiment de puissance, un divertissement…

En s’employant donc plutôt à combler le vide plutôt que de changer le comportement qui en découle, on créé des conditions idéales pour s’en sortir.

Cette approche est parfaitement illustrée par la célèbre expérience « Rat Park » menée aux années ‘70 par le psychologue Bruce K. Alexander. Je suis bien évidemment contre l’expérimentation animale, mais toujours est-il que l’expérience est faite et que son enseignement est grand, et jour après jour prouvé par l’expérience de nombreux humains. Dans cette expérience on a comparé le niveau d’attirance des rats pour la morphine lorsqu’ils sont dans seuls une petite cage vide, et lorsqu’ils sont dans un « rat park », c’est-à-dire une grande cage avec beaucoup de jouets stimulants, d’autres rats pour interagir et la possibilité de s’accoupler. Les deux groupes ont accès à de l’eau contenant de la morphine et à une eau pure, ils choisissent. Les rats seuls dans un environnement morose consomment régulièrement de la morphine, alors que les habitants du rat park n’en consomment quasiment jamais.

Cette expérience est importante car elle introduit pour la première fois des facteurs autres que l’utilisateur et la substance dans la dépendance. L’environnement, la stimulation et l’interaction sociale sont clairement à inclure dans l’équation.

Elle nous amène à réfléchir autrement à nos comportements. Est-il bien logique de s’imposer des changements de comportement alimentaire, ou l’arrêt de l’utilisation d’une substance alors que ce comportement naît d’un manque ? Serait-il plus logique de chercher à comprendre quel vide nous cherchons à combler, et nous atteler à créer un autre contexte ?

Il est évident que bien d’autres facteurs sont à prendre en compte dans les dépendances diverses et les comportements alimentaires excessifs. Des facteurs telles que la dépendance physique ou le rôle du microbiote intestinal par exemple seront à considérer. Cependant, limiter la question de la dépendance à un simple phénomène chimique est, à mon sens, délétère et inefficace. Dans une société empreinte de solitude, de stress, de pression, de relations toxiques, de dépression et de déconnexion, il est en premier lieu un contexte à créer avant de chercher à sevrer le corps physique de ses dépendances. Vous voulez changer votre comportement alimentaire, éliminer les substances toxiques de votre quotidien dont vous savez la nocivité sans pouvoir y résister ? Alors en premier, faites un pas en arrière et regardez un instant votre Human Park. À quoi ressemble-t-il aujourd’hui ? De combien est-il loin de vos idéaux ?

Les actions qui pourront découler de ce regard porté sur notre environnement, nos relations et notre alimentation par exemple ressembleront probablement à celles que pourraient mener une personne très disciplinée. Mais ne nous y méprenons pas, la différence d’esprit dans lequel nous allons mener ces actions est apte à transformer un parcours de combattant en un cheminement paisible empreint de changements durables.

L’équilibre est difficile à trouver lorsque l’on s’abandonne à une totale liberté de faire, mais il est tout aussi inaccessible à celui ou celle qui bataille avec les restrictions et les exigences de l’autodiscipline. L’amour est la seule garantie de la justesse de l’action. Il ne s’agit pas de manger ni de dormir ni de s’entrainer ni de se comporter selon un programme préétabli mais d’agir, de manière informée, à partir du plus grand amour pour soi-même.

Et s’aimer, en effet, demande de la discipline. S’aimer est un choix que nous refaisons chaque jour, plusieurs fois par jour. S’aimer c’est un engagement. S’aimer c’est un combat.

Mais un combat qui a l’avantage d’être le seul. Je vous invite à porter pendant un temps toute votre attention sur ce combat, et à observer simplement l’évolution de vos comportements.

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